« Aujourd’hui, il faudrait dire : ‘Trente-cinq ans de libéralisme, ça suffit !' »

François Duteil, président de l’Institut d’histoire sociale Mines et Énergie CGT, ici au 50e anniversaire des Activités Sociales de l’énergie, le 10 avril 2014. ©Joseph Marando/CCAS

En 1968, François Duteil, jeune embauché à EDF, a 24 ans. Aujourd’hui président de l’Institut d’histoire sociale Mines et Énergie CGT, il revient sur Mai 68 et les luttes sociales à partir d’un recueil d’entretiens avec Georges Séguy, ancien secrétaire général de la CGT, paru en 2017.

« Ce livre incite à faire les bons choix aujourd’hui pour demain, parce qu’il n’y a pas de marche arrière. » Voici comment François Duteil, ancien secrétaire général de la Fédération CGT Mines et Énergie (1979-1992), résume le message de Georges Séguy, secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982, dans un livre témoignage publié l’année dernière aux Éditions de l’Atelier. Une « pépite » dans laquelle ce fils de cheminot syndicaliste, plus jeune déporté de France, raconte à la première personne sa traversée du XXe siècle.

Édité peu après la mort de Georges Séguy, « Ce que la vie m’a appris » est issu d’une dizaine d’heures d’entretiens avec le dirigeant syndical, captées par la division audiovisuelle de l’Iforep*, du 5 au 9 juin 2000, dans le village de Vieilles-Maisons-sur-Joudry (Loiret), où le syndicaliste est désormais enterré. Commandé par la Fondation pour la mémoire de la déportation, le film dormait depuis déposé aux Archives nationales.

Totalement inédit, ce livre sur Georges Séguy, par Georges Séguy, aborde pêle-mêle la Résistance, la déportation à Mauthausen et bien sûr son engagement syndical et politique. Président de l’Institut CGT d’histoire sociale à sa retraite en 1982, cet « optimiste indécrottable » revient aussi longuement sur l’année 1968, durant laquelle il participe au mouvement et négocie avec le gouvernement.

* Institut de formation, de recherche et de promotion, créé en 1972 par la CCAS et les CMCAS.

Manifestation unitaire du 13 mai 1968, qui réunit près d’un million de personnes à Paris. On y aperçoit Georges Séguy (2e à droite). ©IHSME

Quelle parole inédite Georges Séguy apporte-t-il sur Mai 68 ?

François Duteil : Il y a une grande liberté de ton, puisque c’est un entretien non directif. C’est un livre brut de décoffrage, dans lequel Georges Séguy traite de 1968 assez directement. Il raconte comment, suite à l’accord d’unité d’action entre la cgt et la toute jeune CFDT [née en 1964 de la déconfessionnalisation d’une partie de la CFTC, ndlr], un travail syndical commun est né, dix ans après l’arrivée de De Gaulle au pouvoir. Avant Mai 68, rappelons que la grande grève des mineurs de 1963 avait permis au monde de travail de prendre conscience de sa force, et lui a montré que le gaullisme n’était pas invincible.

Dans les entreprises, en 1967, il y a également eu une grande démarche syndicale à partir des cahiers revendicatifs du monde du travail. 1968 est donc né d’une accumulation de mécontentements de différentes natures, sur les revendications professionnelles, et ce qu’on appelle les problèmes sociétaux – même si je n’aime pas séparer les deux – aspiration à la liberté, refus de l’autorité parentale, de l’école… Ce qui explique qu’une fois les accords signés fin mai, certaines entreprises ont continué le mouvement.

Georges Séguy, alors secrétaire général de la CGT, transmet les résultats des négociations de Grenelle aux travailleurs de Renault Boulogne-Billancourt, le 27 mai 1968. ©IHSME

Dans ces entretiens, Georges Séguy bat en brèche un certain nombre d’idées reçues.

Il rétablit même des vérités sur Mai 68. À la fois sur la façon dont la grève a été conduite (qui a proposé de réagir, qui était hésitant, qui ne souhaitait pas réagir ?) et sur son origine : il n’y a jamais eu de décision de grève générale, la grève s’est généralisée presque naturellement, en partant du bas. Avec cet élément accélérateur qu’a été la répression contre les étudiants.

Il est aussi question de l’unité syndicale et du rapport aux étudiants : Georges Séguy s’interroge par exemple sur le fait que l’Unef, qui était un véritable syndicat étudiant avec lequel la CGT s’est retrouvée contre la guerre d’Algérie, s’est transformé en Mai 68 en une sorte d’avant-garde éclairée, plus politique que syndicale. C’est une question qui reste ouverte.

Dirigeant syndical et politique, il aborde aussi la question du rapport entre syndicats et partis.

Georges Séguy est toujours demeuré fidèle à son engagement politique [au Parti communiste, ndlr], qu’il a rencontré très jeune au sein de sa famille. Mais il a toujours séparé syndicalisme et militantisme politique : en tant que secrétaire général, il n’a jamais pris position sur telle ou telle question d’ordre politique.

En effet, c’est patent dans un passage particulièrement éclairant du livre, dans lequel il raconte comment François Mitterrand, alors porte-parole de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), a tenté de négocier avec la CGT entre le 13 mai et les négociations de Grenelle.

Le 20 mai 1968, soit six jours après avoir déposé avec le Parti communiste une motion de censure dénonçant l’attitude du gouvernement de Pompidou, une délégation menée par François Mitterrand a rencontré la CGT à son siège en lui disant implicitement : « Pourquoi négocier avec un pouvoir discrédité, qui peut-être demain n’existera plus ? » Georges Séguy lui a alors rappelé quelle était la vocation du syndicalisme : « Soit, on ne négocie ni avec le patronat ni le gouvernement ; mais demain, si vous êtes au pouvoir, êtes-vous d’accord pour négocier sur nos revendications ? » Et là, Mitterrand a répondu non.

En quoi cela éclaire-t-il le contexte actuel ?

Cet épisode peut servir d’enseignement pour d’autres périodes de notre histoire : s’arc-bouter sur un changement politique n’est pas la solution. Car il n’existe rien de pire que la désillusion. Et là je pense particulièrement à la Gauche plurielle des années 1997-2002 [réunissant le Parti communiste français, le Parti socialiste, le Parti radical de gauche, le Mouvement des citoyens et les Verts, ndlr], car c’est précisément à cette période que les directives européennes sont transposées en droit français, celles-là mêmes qui conduisent à la mise en concurrence et à la privatisation de GDF, à l’ouverture du capital d’EDF et à la remise en cause des dispositions statutaires et des régimes de retraite…

Le 26 mai 1981, François Mitterrand, tout juste élu président de la République, reçoit les syndicats, dont la CGT, représentée notamment par Georges Séguy, Henri Krasucki, Ernest Deiss. ©IHSME

Cela pose la question centrale de l’autonomie syndicale – qui n’est pas l’apolitisme –, vieille question du syndicalisme. La question fut tranchée au congrès d’Amiens de 1906 [dont est issue la Charte d’Amiens, sur l’indépendance des syndicats CGT et Force ouvrière à l’égard « des partis et des sectes », ndlr] mais on entend aujourd’hui un certain nombre de commentaires sur l’action des syndicats qui menacent la liberté du syndicalisme de mener sa propre réflexion sur la conduite des luttes.

Les conditions sont-elles réunies aujourd’hui pour une grève générale ?

L’étincelle est toujours possible ; elle ne met le feu que s’il y a des matériaux pour s’embraser. Le principal problème est l’unité, fragile et compliquée. Il n’y a pas de perspective politique clairement identifiée. Emmanuel Macron a été élu par défaut, contrairement à ce qu’il indique, pour faire échec à Marine Le Pen. Mais il est arrivé au pouvoir avec un véritable « projet de société », actuellement mis en œuvre avec une majorité « godillot » à l’Assemblée nationale (comme disait De Gaulle), c’est-à-dire qui ne connaît pas ses dossiers et ânonne ce qu’on lui dit de dire. Certes, il n’y avait pas non plus de perspective claire en 1968. Mais je me souviens qu’on avait en tête d’obtenir le maximum de revendications, en mettant De Gaulle en échec : c’est le fameux slogan « Dix ans, ça suffit ! » Aujourd’hui, il faudrait qu’on dise « Trente-cinq ans de libéralisme, ça suffit ! »

Depuis le mois d’avril 2018, un mouvement national d’ampleur est en cours dans la distribution, avec grèves et occupations des entreprises. Ici à Maurepas, dans les Yvelines. ©Bertrand de Camaret/CCAS

Dans les IEG, nous sommes quinze ans après la pleine application des directives européennes et du libéralisme à EDF-GDF. Il est temps de dresser un bilan, pour le personnel, les usagers, le pays tout entier. Sur la question du service public, il faut ouvrir un grand débat, en partant des valeurs posées en 1946 et par le Conseil national de la Résistance, qui doivent rester des points cardinaux, mais ne doivent pas nous enfermer aujourd’hui : comment construire une entreprise publique avec le personnel qui y travaille, les usagers, des élu.es dans leur diversité ? C’est la grande question de la démocratie sociale qui nous est posée, y compris dans les Activités Sociales : comment répondre collectivement à des besoins qui sont de plus en plus exprimés individuellement ?

Quel message retenir de ce livre d’entretiens avec Georges Séguy ?

Sans le collectif, quelles que soient nos qualités individuelles, on n’est rien. L’épanouissement passe par le collectif. Mais aujourd’hui, on ne s’engage plus dans quelque chose, mais pour quelque chose. Et ce quelque chose peut être limité dans le temps. La question qui se pose aux dirigeants syndicaux ou associatifs, comme dans les Activités Sociales, est de savoir comment l’on crée les conditions pour un engagement plus durable.

Le premier festival des jeunes agents, par exemple, a eu lieu en 1985, alors que j’étais secrétaire général de la fédération. Ce qui est très bien, c’est que le festival a évolué depuis « voilà ce que la CCAS vous propose » à une construction par les jeunes, pour les jeunes. Soulac, c’est la fête, mais c’est aussi une grande responsabilité : qu’est-ce qu’on met en place avant et qu’est-ce qu’on en fait après ? Comment passe-t-on de bâtisseur du festival à bâtisseur des Activités Sociales ?

Le 16e Festival d’Énergies a célébré le 50e anniversaire de Mai 68, en plein conflit social à la SNCF. Sur la grande scène, un représentant de la CGT Cheminots est intervenu, aux côtés du président de la CCAS et de représentants des fédérations CGT et FO Mines et Énergie.

Où se procurer le livre ?

« Georges Séguy, ce que la vie m’a appris », les Éditions de l’Atelier, 2017, 208 p., 17 euros (format numérique : 10,99 euros).
En vente auprès de l’IHSME en souscription et dans toutes les librairies.

Contact : ihsme@fnme-cgt.fr

 

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