« Aujourd’hui, tous les ingrédients sont réunis pour la grève générale. Et pourtant ! »

Embauché en 1966 à Arras (Pas-de-Calais), Michel De Sadeleer a été réquisitionné par EDF pour surveiller les installations pendant Mai 68. ©Charles Crié/CCAS

Responsable du secteur retraité à la Fédération énergies et mines Force ouvrière, Michel De Sadeleer a vécu les événements de Mai 68 de façon assez insolite. Aujourd’hui membre de la commission pensionnés de la CCAS, il soutient que si les avancées sociales et salariales sont indéniables, l’utopie est « quelque peu restée vaine »…

Quels souvenirs vous évoquent instantanément les événements de Mai 68 ?

(Sourire) L’armée, puisque j’ai terminé le service militaire à la fin du mois de mai 1968. En effet, tout juste sorti de l’école de métiers EDF La Pérollière, j’ai été embauché en 1966 au district Arras urbain (Pas-de-Calais), unité que j’ai donc réintégrée au début du mois de juin 1968 après mon service. Et alors là, dans l’entreprise, c’était très compliqué entre les grévistes et les non-grévistes. En plus, je ne cernais pas tout ce qui se passait. Je savais juste qu’il y avait eu des accords… ceux de Grenelle. Ce qui n’a pas empêché mon employeur de me réquisitionner pour les dépannages. J’étais de corvée, quoi !

Comme à l’armée finalement ?

Oui. Ce service militaire a d’ailleurs été peu banal et difficile à vivre. Là aussi, avec ce sentiment d’être « punis », toujours en alerte pendant ce mois de mai. Nous partions sans cesse en mission. Pour garder des dépôts de munitions en Lorraine, pour protéger des préfectures… Des copains militants en grève nous faisaient face, nous jetaient même des cailloux. C’était une expérience et un sentiment ambivalents. Surtout lorsqu’on a monté la garde devant une usine de production EDF du côté de Metz, pour éviter les intrusions.

Pourtant dès votre sortie de l’école de métiers, vous étiez syndiqué à Force ouvrière. Comment vit-on ce paradoxe ?

J’étais jeune syndicaliste. Et je trouvais que les syndicats n’avaient finalement pas beaucoup de poids face à une hiérarchie très arrogante. Et c’est seulement après 1968 que j’ai finalement eu plus de recul sur le mouvement syndical et la notion de militantisme. D’ailleurs, c’est à cette époque post-68 que nous avons glané au sein des IEG plus de droits, avec des syndicats mieux reconnus, plus respectés et efficaces. Notamment sur les conditions de travail, qui se sont améliorées. Nous avons aussi commencé à avoir plus de véhicules pour le travail !

Michel De Sadeleer était en formation à l’école de métiers La Perollière, où il a fait ses classes, en 1973 (au premier rang, 4e en partant de la gauche).

D’où est partie la contestation de Mai 68, qui s’est ensuite généralisée ?

En Loire-Atlantique, mon département d’adoption, j’ai fait la connaissance au sein de mon organisation syndicale de copains qui travaillaient à Sud-Aviation [ancêtre d’Airbus, ndlr] en 1968. Ce sont eux qui ont lancé le mouvement de contestation. La grève salariale a commencé par là ! Après oui, ça s’est propagé partout avec, il faut le souligner, une grande répression policière.

L’adhésion à Force ouvrière a-t-elle été une évidence ?

(Rires) À l’époque, dans les écoles de métiers, nous recevions une information syndicale, effectuée par la CGT. Cela nous permettait de prendre connaissance du statut, ce qui dérangeait d’ailleurs les employeurs, puisque lorsqu’on intégrait les unités avec ce savoir, nous étions armés pour contrer les injustices. C’était un sacré avantage, et c’est peut-être l’une des raisons de la fermeture des écoles. Mais mon adhésion à Force ouvrière, je la dois à mon voisin. Il travaillait dans la même subdivision que moi. Peut-être que s’il avait été à la CGT ou autre… j’y serais allé ! Car à 18 ans, je n’avais pas encore cette conscience politique et syndicale. Et, bien que ce soit du passé, FO était, à ce moment-là, majoritaire là où je travaillais.

Un mot sur les quelques années de passage à la CGT, quand même ?

Oui… J’ai eu un gros désaccord avec mon organisation à un moment donné, mais c’était plus un coup de colère, car j’y suis revenu rapidement. Ce qui prouve que je partage les valeurs de mon organisation syndicale actuelle. Mais attention, je ne suis pas un anticégétiste primaire. Ce que je ne supporte pas d’ailleurs, car je respecte tout.es les militant.es.

Mai 68 : manifestation du personnel de la CCAS à Paris. ©DR

Pour revenir à Mai 68, qu’est-ce que ça a changé dans la société, selon vous ?

Il y a eu beaucoup d’avancées sociales et salariales, avec la réduction du temps de travail. Par exemple, avant de partir à l’armée, je travaillais tous les samedis matin quand j’étais d’astreinte. À mon retour, ce temps-là était déjà révolu. Mai 68 a aussi permis une plus grande reconnaissance du monde ouvrier, des salariés. Mais, à mon sens, les grandes gagnantes ont été les femmes. Ce sont elles qui ont le plus gagné dans cette révolution, surtout au niveau de l’émancipation, même si, malheureusement des progrès importants restent à accomplir.

Il y a donc quelques regrets dans vos propos ?

Forcément. Comme d’autres camarades. Quelques années plus tard, on s’est tous demandé à quoi tout cela avait finalement servi. Je pense qu’il y a eu des choses concrètes, des avancées mais que l’utopie révolutionnaire était si grande qu’elle a accouché d’une terrible désillusion. Un sentiment d’inachevé. Il ne faut pas oublier que dès la fin de la révolte, c’est le début du règne de la droite et de la politique d’austérité.

Cinquante ans plus tard, la contestation grandit de nouveau dans la rue, chez les étudiants, les salariés, dans la fonction publique… Y voyez-vous des similitudes avec Mai 68 ?

Oui ! Sauf que, paradoxalement, j’ai l’impression que rien ne bouge. On a tous les ingrédients pour avoir une grève générale et pourtant… Par exemple, quand les cheminots sont entrés en grève, pourquoi, au sein des IEG, où l’on a nous aussi des sujets de revendications (les réorganisations permanentes, l’explosion de nos entreprises, la réforme des retraites qui arrive, etc.), n’avons-nous pas suivi le mouvement ? Il y a, me semble-t-il, une certaine fébrilité des organisations syndicales. Je suis à la fois surpris et déçu. Et puis, dans les IEG, le fossé se creuse entre actifs et inactifs, ce qui est très nocif pour les futures luttes. Cette perte de l’intergénérationnel, alimentée, de surcroît, par les décisions des employeurs qui nous ont écarté de tout, est à mon sens très dommageable car il ne faut jamais oublier son passé.

Article modifié le 2 juillet 2018.

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