Barrages : ouvrir les vannes du marché ?

Conférence de Presse contre la privatisation des barrages hydroélectriques, le 3 décembre 2015. De g.à d. : © J. Marando/CCAS

Conférence de Presse organisée par le Comité central d’entreprise d’EDF contre la privatisation des barrages hydroélectriques, Tulle, le 3 décembre 2015 © J. Marando/CCAS

Le 20 octobre dernier, la Commission européenne mettait en demeure la France de procéder au renouvellement des concessions d’exploitation de ses barrages électriques. Le 3 décembre, le Comité central d’entreprise d’EDF, lançait, à Tulle (Corrèze), sa campagne contre la privatisation de la « Houille blanche ».

À Tulle, la médiathèque Eric Rohmer était bondée ce jeudi 3 décembre. Et c’est sur le parvis que la plupart des 400 participants ont assisté à cette « conférence de presse-manif' » d’un genre nouveau, à l’invitation des administrateurs du Comité central d’entreprise d’EDF, de son secrétaire général, Jean-Luc Magnaval et de l’ensemble des fédérations syndicales. A leurs côtés, les deux experts des cabinets d’études 3E et IED.

La course à l’échalote pour la reprise des concessions de barrages électriques en France se poursuit. Cette fois, c’est la Commission européenne qui, dans un courrier en date du 20 octobre dernier adressé aux pouvoirs publics, les somme d’ouvrir les vannes de la concurrence.
Selon Le Figaro, qui cite une source proche du dossier : « la Commission européenne serait même encline à demander à EDF de ne pas se porter candidat dans le cadre des appels d’offres qui seraient lancés ».

Au nom de la concurrence libre et non faussée, c’est par le marché que l’Europe de Bruxelles persévère à vouloir créer un espace européen de l’énergie. « C’est tout le modèle du service public de l’énergie qui est aujourd’hui remis en cause » affirmait Jean-Luc Magnaval. La France a deux mois pour répondre à la Commission de Bruxelles.

La France compte 454 centrales hydrauliques construites entre 1896 et 1996. Elles représentent une puissance installée(1) de 20 000 MW, plaçant la France au second rang des puissances hydrauliques en Europe, juste derrière la Norvège (25 000 MW). Actuellement, EDF exploite 85 % du parc total d’installations, très loin devant Engie (ex-GDF Suez) qui, via la Société hydroélectrique du Midi (HEM), gère 28 concessions d’une puissance installée de 786 MW.

Les ouvrages hydroélectriques représentent 16 % de la puissance installée du mix électrique. C’est 12 % de l’électricité des Français et 20 % de la production nationale d’énergie renouvelable.
En consommation de pointe, le volume d’énergie issu de l’hydro représente 66 % de la puissance appelée. « C’est l’un des points fort de cette énergie, comme le notait André Lescop du cabinet d’études IED, d’être mobilisable en quelques minutes, grâce à ses capacités de stockage et à sa souplesse d’utilisation » et aux 5600 hydrauliciens, techniciens, ingénieurs et chercheurs qui constituent la filière.

Dans son rapport de 2013, la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale notait : « Le caractère intégré du parc hydraulique est essentiel à la performance globale du système électrique français. Dans sa gestion des ressources en eau, l’opérateur historique prend en compte le niveau des réserves nécessaires pour « passer la pointe » électrique de l’hiver. Il prend également en compte le programme de maintenance des centrales nucléaires. Les décisions de turbinage ne sont donc pas uniquement fondées sur le signal-prix(2) du marché : EDF joue un rôle d’assureur du système qui n’est aujourd’hui pas rémunéré ».
Ces capacités de pointe sont essentielles à l’exploitation durable des énergies solaire et éolienne, intermittentes par définition. Enfin, le mégawatt français issu de l’hydro est également l’un des moins chers : de 20 à 30 € le mégawatt.

Dans un marché dérégulé de l’énergie, cette souplesse, cette réactivité d’une énergie de surcroît « décarbonée », vaudrait son pesant d’or… La rente ainsi dégagée est évaluée aujourd’hui à quelque 1,25 milliards d’euros. Les premiers indices de l’ouverture des concessions avaient, dès 2010 et les engagements de François Fillon, ouvert les appétits d’opérateurs allemands et norvégiens, « qui, eux, veillent jalousement, sur leurs monopoles nationaux. Ainsi, l’Allemagne s’est exemptée d’appliquer la directive en 2012 » précisait Fabrice Creste, du cabinet 3E.

La Loi de transition énergétique, votée à l’Assemblée nationale en août dernier, a choisi de tergiverser avec cette injonction, en préconisant la constitution de partenariats public-privé entre les collectivités territoriales et des entreprises privées. Selon les montages, ces opérateurs détiendraient jusqu’à 66 % des Sociétés d’économie mixte (Sem). « Laisser croire aux collectivités locales et aux grandes régions qu’elles pourraient compenser la baisse des dotations de l’État en devenant des opérateurs de l’énergie est une illusion », affirmait Fabrice Creste. Un schéma que les administrateurs du CCE d’EDF ne manquent de rapprocher de celui des autoroutes ou des aéroports régionaux.

Les barrages hydrauliques sont essentiels à la gestion et la régulation d’une autre ressource vitale : l’eau. Tous les administrateurs ont rappelé quel rôle essentiel le parc hydroélectrique jouait dans les domaines aussi divers que l’agriculture, le tourisme et les loisirs. Pour l’heure, les cahiers des charges des éventuels repreneurs ne feraient pas état de ces missions cruciales pour les territoires ruraux.

Autant dire que l’ensemble des fédérations syndicales de l’énergie est « vent debout » contre ces projets. « Nous lançons une grande campagne de sensibilisation et d’information, déclarait Jean Luc Magnaval, notamment en direction des élus locaux et des citoyens, sur les risques considérables qui pèsent sur cette filière industrielle complète et sur le service public de l’énergie dans notre pays ».

(1) La puissance installée désigne la capacité maximale théorique de production d’électricité de l’ensemble du parc des centrales.
(2) Le signal-prix désigne la régulation du prix d’un bien ou d’un service en fonction de critères autres que l’offre et la demande (augmentation ou diminution artificielle).

4 Commentaires
  1. leroux dominique 3 années Il y a

    au 7ème paragraphe ( rapport 2013) , il est écrit:
    « EDF joue un rôle d’assureur du système qui n’est aujourd’hui par rémunéré ». Il faudrait lire « pas rémunéré » . Est-il possible de rectifier?

  2. RIDEAU 3 années Il y a

    Bonjour,
    Etant cadre retraité EDF, je suis très attaché à mon entreprise et plus particulièrement à l’hydraulique au sein de laquelle j’ai effectué toute ma carrière.
    Je me suis impliqué personnellement en ayant une conversation avec le député de ma circonscription, en le sensibilisant et en lui expliquant la souplesse de l’hydraulique, de la gestion de l’eau avec tous les acteurs d’un territoire (tourisme, pêche, lâchers d’eau pour les centrales nucléaires, ….).
    Il faut continuer le débat.

  3. LESCOP André 3 années Il y a

    Dans cette partie de texte … « C’est l’un des points fort de cette énergie, comme le notait André Lescop du cabinet d’études IED, d’être mobilisable en quelques heures, grâce à ses capacités de stockage et à sa souplesse d’utilisation » …
    Ce n’est pas quelques heures mais quelques minutes qu’il faut écrire … C’est cette rapidité d’intervention des CCH (Centre de commande hydraulique) qui permet la flexibilité dans le placement de l’énergie hydraulique.
    Merci d’effectuer cette correction
    Cordialement, A. LESCOP

  4. Textoris 3 années Il y a

    Bonjour, c’est assez dommage que dans l’inventaire des concessions hydroélectriques il ait été oublié la Cnr qui produit 25% d’électricité d’origine hydro et est une société à majorité publique et redistributive dans des missions d’intérêts général le long du fleuve RHONE…

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