Enlèvement de Guy-André Kieffer : « Mon frère gênait le pouvoir ivoirien »

Panneau de Reporters sans Frontières à Abidjan en 2014 ©Issouf Sanogo/AFP

Guy-André Kieffer, journaliste franco-canadien, est enlevé le 16 avril 2004 à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Depuis, son frère Bernard mène l’enquête pour comprendre les raisons de l’enlèvement et surtout retrouver le corps. Dans « le Frère perdu », il évoque l’implication du régime ivoirien et le rôle ambigu de l’État français.

Votre frère a disparu dans des circonstances troubles. Vous vous lancez alors dans une enquête qui dure encore aujourd’hui…

Cela a été clairement établi par l’instruction judiciaire menée par le juge français Patrick Ramaël. Mon frère a été enlevé par un commando aux environs de 12h30 alors qu’il avait rendez-vous avec l’un de ses informateurs devant un supermarché d’Abidjan. L’informateur en question était le beau-frère de Simone Gbagbo, l’épouse du président de la Côte d’Ivoire. Il a ensuite été emmené par le commando dans une résidence d’Abidjan qui appartenait au chef du commando. Là-bas, Guy-André a été interrogé. Puis il a été détenu pendant deux jours à la présidence, dans une cellule au sous-sol qui a été localisée plus tard par le juge d’instruction. Ensuite nous perdons sa trace. Nous pensons qu’il a été exécuté au bout de deux jours et nous ne savons pas ce que le corps est devenu. Un membre du commando a parlé, et a expliqué tout ce déroulé.

« Le clan de l’épouse du président Gbagbo lui en voulait parce qu’il enquêtait sur leurs turpitudes financières. »

Dans l’affaire Kieffer, le clan du président Laurent Gbagbo est mis en cause.

Oui, surtout l’épouse du président, Simone Gbagbo. Le rôle du président, lui, est plus ambigu, pour plusieurs raisons. D’abord, mon frère et lui se connaissaient. Car avant d’être président, Laurent Gbagbo a été exilé pendant plusieurs années en France : c’est à ce moment que mon frère l’a connu. D’autre part, à plusieurs reprises, Laurent Gbagbo aurait évité à mon frère l’expulsion de la Côte d’Ivoire. Il était plutôt parmi ceux qui le protégeaient. En revanche, Simone Gbagbo et un certain nombre de hauts dignitaires du régime lui en voulaient parce qu’il enquêtait sur leurs turpitudes financières. Nous pensons donc que c’est le clan de l’épouse de l’ancien chef d’État qui aurait été impliqué dans l’enlèvement et l’élimination de mon frère.

Que lui reprochait précisément ce clan ?

Guy-André enquêtait de trop près sur les malversations financières autour du cacao. Il faut savoir qu’en Côte d’Ivoire le cacao est le pétrole national, la richesse numéro un. La Côte d’Ivoire est le plus gros producteur de cacao, générant ainsi d’importants flux financiers. Or une grande partie de cet argent était détourné par les responsables du régime, notamment par le ministre des Finances, le responsable de la Banque nationale d’investissement, le responsable de la filière cacao, Simone Gbagbo et bien d’autres. Guy-André enquêtait sur toutes leurs malversations, il était donc au cœur de la fournaise.

« La France avait également des intérêts économiques à défendre. L’enquête du juge Patrick Ramaël et celle de notre famille sont venues gêner tous ces intérêts diplomatiques. »

Dans cette enquête, vous relevez l’attitude française du Quai d’Orsay et de l’Élysée qui entrent dans l’inertie, mais également celle de l’ambassade française sur place qui est très ambiguë…

Nous avons par exemple découvert trois ans après l’enlèvement que le matin même deux hauts responsables du Quai d’Orsay avaient débarqué à Abidjan. Nous les avons rencontrés à plusieurs reprises mais on ne nous avait jamais dit qu’ils étaient sur place le jour de l’enlèvement. C’est la presse ivoirienne qui l’a révélé. Nous nous sommes également aperçus que le Quai d’Orsay et l’ambassade de France avaient beaucoup d’informations sur l’enlèvement, sur l’implication du clan Gbagbo. Rien de tout cela ne nous a été dit à l’époque. Nous l’avons découvert petit à petit. Toutes ces années de silence s’expliquent par le fait que le Quai d’Orsay, la France, misaient sur le président Gbagbo pour la sortie de crise de la Côte d’Ivoire qui à l’époque était en état de guerre civile. La France avait également des intérêts économiques à défendre. L’enquête du juge Patrick Ramaël et celle de notre famille sont venues gêner tous ces intérêts diplomatiques.

Chose inattendue, vous avez été aidé dans votre enquête par des personnalités troublantes, tel ce mercenaire qui a connu votre frère ?

C’était un mercenaire qui travaillait pour le compte de la présidence ivoirienne. Il a entendu Mme Gbagbo ou ses proches dire beaucoup de mal de mon frère, et a expliqué au juge les raisons qui ont pu conduire à l’enlèvement. Mon frère a notamment fait capoter un important « deal » de cacao contre des armes qui était en cours de finalisation et qui aurait permis au régime de Gbagbo de s’armer contre les rebelles. Ce deal portait sur plusieurs millions de dollars. Mon frère l’a révélé à la presse. Le mercenaire était témoin de tout cela. C’est une piste qui explique pourquoi mon frère a été éliminé.

« Le juge a été confronté à de faux témoins et à de fausses pistes en pagaille. »

Où en est l’enquête aujourd’hui ?

Elle est enlisée. Le juge Ramaël n’est plus juge d’instruction. Son successeur repart sur l’enquête en perdant beaucoup de sa substance, même s’il y a eu un relais. Quant au successeur de Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara, il a dit qu’il ferait tout pour clarifier cette affaire mais il n’a pas fait grand-chose.

Vous enquêtez sur cette affaire depuis la disparition de votre frère. Cela demande une énergie sans bornes.

Le Quai d’Orsay me disait : « Nous n’avons pas d’informations. » Mais de chez moi, avec un téléphone et un ordinateur, j’ai en fait eu accès à énormément d’informations que j’ai ensuite communiquées au juge. En s’impliquant un minimum dans l’affaire, on arrive à collecter beaucoup de choses. C’est spécifique à l’Afrique. On m’a expliqué que, là-bas, l’information transpire de partout. Cela aurait été plus compliqué de mener la même enquête dans une dictature dure. Là, il s’agit de ce que j’appelle une dictature molle. Le juge Ramaël est allé plus de quinze fois sur place, et jamais il n’en a été empêché. En revanche, on nous a noyés sous un flot d’informations ! C’était la stratégie développée localement. Le juge a été confronté à de faux témoins et à de fausses pistes en pagaille. Mais il était tenu de les vérifier. Ce qui lui faisait perdre beaucoup de temps.
De mon côté, j’ai également collecté des infos car j’ai très vite été mis en contact avec l’un des membres du commando, le mercenaire. Dans le lot, il y en avait qui étaient intéressantes et ont permis à l’enquête d’avancer. Nous avons encore une piste à explorer qui localiserait le corps de mon frère. Le juge n’a pas encore pu la vérifier car il y a récemment eu des émeutes au sein de l’armée. Si cette information n’est pas vérifiée, je crains qu’on ne le retrouve jamais. Des fouilles, il y en a eu plusieurs par endroits et à chaque fois cela n’a rien donné. Plus le temps passe et moins j’y crois.

« Le Frère perdu. L’affaire Guy-André Kieffer, enquête sur un crime d’État au cœur de la Françafrique », de Bernard Kieffer, éd. La Découverte, 2015, 240 p., 18 € (version numérique 12,99 €).

Site internet Vérité pour Guy-André Kieffer

Ce livre a été sélectionné par la commission Culture de la CCAS, et bénéficie de la dotation nationale bibliothèque 2017.

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