Foot avec les réfugiés : une victoire en guise d’au revoir

Remise des médailles à l’équipe d’Oromo Team, composée de réfugiés éthiopiens vainqueurs du tournoi, arrosée par Fuad. ©E.Raz/CCAS

À une semaine du départ des réfugiés originaires de la région d’Oromia, en Éthiopie, un tournoi de foot improvisé le 25 mars dernier au centre de vacances de Sainte-Marie-la-Mer (Pyrénées-Orientales) a régalé tous les participants. Sur le plan du jeu… mais surtout par le mélange d’émotion, de joie et de communion qu’il a généré.

Peu importe la forme. L’idée était surtout de marquer le coup. De clore une aventure humaine et de refermer la parenthèse, autour du ballon rond. La quarantaine d’Éthiopiens présents dans le centre de vacances CCAS de Sainte-Marie-la-Mer depuis début novembre a quitté les lieux à la fin du mois de mars, comme le prévoyait la convention signée par la CCAS avec le ministère de l’Intérieur. En leur honneur, un tournoi de foot s’est déroulé le 25 mars dans l’institution. Improvisé par le personnel CCAS, relayé par la CMCAS Aude Pyrénées-Orientales et l’Association catalane d’actions et de liaisons (Acal), le match a gravé une histoire peu banale dans les esprits et permis de tirer certains enseignements.

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Loin de la charité bien ordonnée, les acteurs ont tout donné… à l’authentique ou presque. Car en empruntant symboliquement le nom de deux des plus prestigieux clubs d’outre-Manche (Arsenal, Manchester United, ainsi qu’Oromo Team, vainqueur du tournoi, le FC Acal, EDF United et le FC CCAS), les réminiscences de Calais, de sa jungle, et de la Grande-Bretagne, eldorado beaucoup plus sombre ces derniers temps, ont naturellement refait surface. Même si la nostalgie n’a eu que très peu d’espace. Au son des trompettes, les chants et danses enchaînés par les jeunes Oromos ont ainsi jalonné la matinée, dissipant provisoirement l’incertitude palpable de certains organisateurs, soucieux de l’avenir de ces réfugiés. Tout un paradoxe !

Equipe Arsenal contre EDF United. ©E.Raz/CCAS

« De vrais liens se sont créés au fil du temps », explique Jordan, employé de la CCAS à la maintenance du site. « Au départ, c’est Kamel, notre collègue, qui a eu l’idée d’organiser cette journée. Malheureusement il n’a pas pu être présent aujourd’hui pour prendre part à cette fête qui reflète bien ce qui s’est passé entre nous depuis le mois de novembre. » Car le choc des cultures a indéniablement accouché d’un vrai partage. Et d’une réciprocité dans l’échange. Sans faille ni superflu. Après cinq mois de relations, les Oromos, le personnel CCAS, CMCAS, les bénévoles et les travailleurs sociaux de l’Acal ont uni leur force pour chasser les fantômes du Nord. Fan de Ronaldo, Yadaf, doté d’une aisance technique appréciable et d’une rhétorique (in English please) remarquable, confirme :

« Au départ, en rejoignant Calais, je voulais aller en Angleterre. J’ai essayé tous les jours. Mais je n’ai jamais pu prendre le train. Et finalement, ici, j’ai apprécié la vie du centre, les gens qui nous ont accueillis. Maintenant, j’aimerais bien aller à l’école pour faire, plus tard, des études scientifiques. »

Beaucoup plus prudent (le privilège de l’âge sans doute), Fuad, lui, navigue entre doute et conviction. « Je ne sais pas ce qu’il va se passer pour nous à l’avenir. Dans quel centre d’accueil nous allons être placés. Mais je sais ce que je veux : aller à Perpignan pour apprendre le français en côtoyant les habitants. Les cours donnés par les différents intervenants m’ont déjà bien aidé. Et je veux poursuivre. » Pour ces enfants de propriétaires terriens, pas question donc d’évoquer un retour au pays. Là où l’expropriation des terres familiales par le gouvernement a provoqué ce déracinement et cet exil jonché d’écueils.

Les équipes Arsenal et EDF United en compagnie de salariés des Activités Sociales. ©E.Raz/CCAS

Aussi, en spectateur amusé et observateur avisé, Alain Jacob, ancien président de l’Acal et désormais coordinateur au sein de l’association, sait que « le travail est loin d’être fini » :

« Il y a encore du chemin à faire pour obtenir le statut de réfugié… Et ce sera difficile ! La plupart de ces jeunes ont fui leur pays car ils ont participé à des manifestations antigouvernementales et ils sont chassés de leurs terres par l’État fédéral qui souhaite agrandir la capitale, Addis-Abeba. Cela dit, leur force, c’est leur collectif, à tous les niveaux. »

Alors quid de l’avenir de ces Oromos ? Après une finale 100% éthiopienne, très disputée, nul doute (à moins que…) qu’aucun n’épousera une carrière de footballeur professionnel ! Par contre, l’un d’entre eux a déjà embrasé la piste. Doté de facultés physiques apparemment exceptionnelles, remarqué par Chakib, animateur social à l’Acal, Mundasir, 16 ans, a bluffé tout le monde. Du corps médical au club d’athlétisme de Perpignan, Athlé 66, sa silhouette filiforme a fait des ravages et a affolé les chronos, autant que les électrodes… Au point d’intégrer le club dans la foulée. Lui qui est passé par l’Italie, avant de rejoindre Paris puis Calais, a peut-être trouvé son éden. « J’ai toujours fait beaucoup de sport dans mon pays. Je veux continuer à m’entraîner et à progresser. Et participer, pourquoi pas, au prochain marathon avec mon club. » En attendant, c’est autour d’un couscous royal que la vie du centre a repris son cours pour la dernière ligne droite. L’ultime semaine d’un séjour, sans prolongations, qui laissera des traces indélébiles à chacun. Sans savoir exactement lesquels sont les plus tristes de se quitter.

La CMCAS aux avant-postes

Au moment de remettre la coupe aux vainqueurs, Franck Ricort, trésorier de la CMCAS Aude Pyrénées-Orientales, semblait visiblement marqué par cette rencontre avec les jeunes Oromos. Un peu plus tôt, dans la matinée, n’hésitant pas à troquer le jean pour le short, l’élu s’est livré : « J’ai suivi le dossier depuis le début, en jouant le rôle de facilitateur. Car hormis la distribution de polaires, de chaussures ou autres effectuée grâce à l’intervention de la commission solidarité, il fallait aussi apprendre à se connaître, à s’apprécier. Alors, au-delà de la satisfaction, il y a quand même aujourd’hui, à une semaine de leur départ, une certaine émotion. Car, en cinq mois, de véritables liens se sont créés. Et quand on sait (ou ne sait pas) ce qui les attend… »

Accueillir et prendre soin : portraits croisés

Ils ont tous les deux œuvré, à leur manière, en faveur des réfugiés. Chakib, animateur social à l’Acal, et Jean-Luc, directeur de colo au centre CCAS de Bolquère, qui a accueilli une partie des Oromos durant les deux premiers mois, témoignent.

Chakib : « Il faut instaurer une confiance réciproque. »

« Je connaissais ce public puisque j’avais déjà travaillé avec des Syriens notamment. Donc, en ce qui me concerne, le contact s’est fait naturellement. L’écoute, l’analyse sont des paramètres primordiaux dans ce cas pour instaurer une confiance réciproque. Car il ne faut surtout pas les trahir ! Cela dit, c’est un travail très fatigant, psychologiquement et physiquement. Tu dois savoir donner sans retour. Mais la satisfaction de les voir heureux, appréciés des gens du village, faisant des efforts pour apprendre le français et s’intégrer atténue indéniablement cette sensation de fatigue. »

Jean-Luc : « D’une petite famille, c’est devenu une grande. »

« Au départ, avec mon équipe d’animation et de restauration, on était un peu dans le flou. On a dû se débrouiller face à une situation insolite. Et petit à petit, après beaucoup de discussions, même si ça n’a pas été simple, nous avons réussi à gagner leur confiance pour leur faire oublier ce qu’ils avaient vécu à Calais. Ensuite, outre les activités sportives et culturelles, nous avons mis en place des cours de français et d’espagnol avec la collaboration de la mairie et de la population locale. Certains jeunes ont même appris à skier ! Et finalement, d’une petite famille, c’est devenu une grande.
Pour ma part, ça restera une expérience humaine très enrichissante, avec toutefois un goût d’inachevé et une certaine frustration lorsqu’ils sont partis en décembre pour rejoindre Sainte-Marie. On aurait pu les garder et développer cette initiative. Mais ce qui est sûr, c’est que j’ai envie de suivre leur parcours. On s’attache… peut-être même trop. »

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