Hélène Stevens : « Il faut vivifier le combat social autour du travail »

Hélène Stevens pendant le 8ème festival Filmer le Travail, à Poitiers (Vienne). ©C.Crié/CCAS

Hélène Stevens est maître de conférences en sociologie du travail à l’université de Poitiers (Vienne). Elle préside l’association Filmer le travail, au carrefour de l’action culturelle, de la recherche universitaire et de la création artistique. Rencontre à l’occasion de la 8e édition du festival du même nom, qui avait lieu du 10 au 19 février derniers, et dont les Activités Sociales sont partenaires.

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Quel regard le cinéma permet-il de poser sur le travail, que ne permet pas l’approche universitaire ?

L’image nous embarque dans une dimension où nos sens et nos sentiments sont mis en éveil, de manière immédiate. Le cinéma nous interpelle et fonctionne comme un miroir dans lequel on peut comparer les similitudes et les différences avec nos propres situations de travail. À l’inverse, le travail de sociologue consiste à introduire de la distance, à historiciser, mettre en contexte. Nous travaillons sur des matériaux « refroidis ».

Il y a un rapport au corps plus direct ? Durant le festival, on a vu beaucoup de films sur les travaux manuels, pénibles ou techniques.

C’est le paradoxe du geste cinématographique : le travail intellectuel, cognitif, ou le travail des cadres est très difficile à mettre en images. Car on ne voit pas l’activité en train de se faire. On a donc souvent des films qui convoquent et mobilisent le corps, les gestes. C’est un défi pour les réalisateurs de montrer ce travail intellectuel.

Quelle place de l’expression amateur sur le travail dans le festival ?

Plusieurs moments de la programmation étaient consacrés à l’expression des « professionnels du monde du travail », au rapport des travailleurs eux-mêmes à leur travail, au-delà des professionnels du cinéma et de la recherche. On peut citer la restitution d’ateliers d’éducation à l’image que l’association que je préside organise toute l’année, coconstruits avec des partenaires locaux, projetés dans une maison de quartier à Poitiers, et dans un lycée professionnel. On peut aussi citer le concours Filme ton travail ! et ses très courts films. On souhaite offrir des espaces de réflexion pour les travailleurs : c’est le sens de la présence de la CCAS et de la CMCAS de Poitiers au festival [dont les créations ont été projetées à l’ouverture de la compétition Filme ton travail ! et lors d’une projection itinérante sur les murs de la ville de Poitiers, ndlr].

Hélène Stevens sur le stand des Activités Sociales de l’énergie, s’apprête à signer la pétition pour leur sauvegarde. A ses côtés, Cécile Castendet, responsable séjours et activités sur le territoire Charentes-Poitou. ©C.Crié/CCAS

La CCAS est le seul comité d’entreprise présent au festival. En quoi est-ce l’intérêt des travailleurs que les comités d’entreprise organisent leurs activités sociales et culturelles ?

C’est une manière de rompre avec l’encadrement patronal des « œuvres sociales », qui étaient d’ailleurs souvent tenues par le pan féminin du patronat, dans les entreprises paternalistes. C’est une forme d’émancipation des travailleurs par rapport au patronat, qui est en même temps permise par le travail lui-même. Ce sont aussi des formes de conquête sociale, car c’est un salaire indirect : une part des revenus du travail bénéficie aux travailleurs. Ça permet de rappeler que le travailleur est aussi citoyen et humain, et qu’il a besoin de se nourrir au-delà de la seule nourriture terrestre.

Je crois savoir que vous avez vous-même bénéficié d’activités sociales et culturelles, étant enfant ?

Mon père travaillait dans la sidérurgie en Lorraine. On a bénéficié des cadeaux à Noël et des colos : j’en ai des souvenirs vraiment très forts, de 5 à 17 ans, je partais avec ma sœur, avec d’autres enfants de la sidérurgie. Ça a été une école de l’autonomie, où l’on apprend à grandir, à découvrir des régions, des activités qu’on n’aurait pas pu faire autrement. Puis j’ai passé mon Bafa, pour à mon tour devenir monitrice : c’était une manière de prolonger les expériences que j’avais vécues !

Les Activités Sociales de l’énergie sont actuellement menacées par une renégociation de leurs moyens financiers et humains. Sur le stand de la CMCAS et de la CCAS, vous avez signé la pétition pour leur sauvegarde : pourquoi ?

Avec la libéralisation du secteur de l’énergie et l’entrée de nouveaux acteurs, les négociations historiques qui ont eu lieu sont fragilisées. Cette pétition mériterait d’être élargie à l’ensemble des secteurs d’activité professionnels. Aujourd’hui, il est important d’aller vers un horizon positif dans les batailles autour du travail, et pas uniquement (même si on y est malheureusement conduit) d’investir l’aspect défensif. Il faut promouvoir des propositions, pour être offensif. Pour vivifier le combat social autour du travail !

Vos questions à Hélène Stevens


Le thème de ce 8e festival était une drôle de question : « Travail protecteur ? ». Cela dépend des conditions de travail, non ?
Une partie des films projetés, comme une partie de la recherche scientifique, confine à la dénonciation des conditions de travail : on rappelle – ce qui est totalement vrai – que le travail est pénible, dangereux, qu’il nous expose constamment à des risques physiques ou psychosociaux. Mais le travail n’est pas que ça : c’est aussi un lieu de protection, par exemple de protection sociale, puisqu’en France, celle-ci s’est historiquement constituée autour du travail. Mais au-delà, le travail protège aussi de l’isolement, de l’ennui, de la solitude…
Antoine Deshayes, 25 ans, agent de maintenance postes source (RTE), CMCAS de Poitiers

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