IVG, elles témoignent : « Pendant des années, je me suis souvenue de cette date »

Image tirée du film « La loi », qui retrace trois jours de débats au parlement sur la loi Veil, dépénalisant l’IVG, en 1974. ©K’ien Productions

En cette journée mondiale pour le droit à l’avortement, trois femmes ayant eu recours à une interruption volontaire de grossesse livrent leur expérience. Ni exemplaire ni représentatif, leur parcours éclaire pourtant ce que peuvent vivre des centaines de milliers de femmes chaque année en France. Tandis que dans le monde, une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin. 



« Pendant des années, je me suis souvenue de cette date »
Jeanne*, 36 ans, Toulouse (Haute-Garonne)

Mon premier avortement, je l’ai vécu à 20 ans. L’oubli classique de pilule… Je pourrais mettre ça sur le compte de l’inconscience, ça allait avec ma vie à ce moment-là. Je me disais : « Ça peut arriver, mais ça n’arrivera pas. » J’étais avec mon copain depuis deux ans. Je m’en suis aperçue à deux mois passés. C’était un peu la cata. Je ne me suis pas posé la question très longtemps. Le délai pour l’IVG médicamenteuse étant passé, j’ai subi une aspiration.

Je suis allée au Planning familial. Quelques copines y avaient déjà avorté ou y prenaient leur contraception. Jamais je ne me serais tournée vers mon médecin de famille : c’était quelqu’un qui tutoyait mes parents. Au Planning, il y avait zéro affect. C’est ma mère qui m’a accompagnée à l’hôpital, en ambulatoire. J’ai eu une anesthésie générale. Mon copain aussi était là.

Coupable d’être enceinte, coupable d’avorter.

Pendant des années, je me suis souvenue de la date. Et je me suis sentie coupable, coupable d’être enceinte, par négligence, coupable d’avorter. Je pensais que je n’aurais jamais d’enfants, que c’était ma seule chance… J’en ai parlé au psy qu’on est obligée de voir durant le délai de réflexion, ça m’a déculpabilisée. Ça me rassurait qu’on me dise « oui, tu as raison ».

Mon deuxième avortement, c’était sous pilule microdosée, j’avais 30 ans. J’avais déjà une petite fille. Tomber enceinte sous contraception n’arrive que dans 1 % des cas. Cette fois, j’étais catastrophée, mais je ne me sentais pas coupable.

Je n’avais pas envie de me justifier.

Le nom d’un médecin circulait parmi mes amies et mes collègues, un médecin réputé pour « ne pas poser de questions ». J’avais peur des réflexions, qu’on me dissuade, comme c’est arrivé à mes amies : « vous avez 40 ans », « c’est votre dernière chance », « vous allez le regretter »… Moi, j’étais mal à l’aise, parce que j’allais avorter de mon mari. Je voulais savoir si ma situation était « classique » – de fait, elle l’était. Mais je n’avais pas envie de me justifier.

Il m’a donné le cachet tout de suite. Parce que le délai de réflexion obligatoire est une torture. Je ne suis pas sortie de là plus « légère », mais en tous les cas, pas plus mal qu’en étant entrée.

Trois mois après l’accouchement, je suis tombée enceinte.

La troisième fois, c’était un retour de couches. Je venais d’avoir mon deuxième enfant. Avant ça, j’avais fait une fausse couche, d’une grossesse désirée. Je ne prenais pas encore de contraception, puisque je venais d’accoucher, et que j’avais eu des complications avec un stérilet. Trois mois après l’accouchement, je suis donc tombée enceinte. Mon mari m’a dit : « Un enfant, ça se décide à deux, mais une grossesse, c’est un choix de femme. »

J’avais l’impression d’abuser du système.

J’étais sûre de ma décision, mais je me sentais mal : tomber enceinte de nouveau, me « refaire avoir », alors que j’étais mariée, que j’avais deux enfants ? Et avorter pour la troisième fois ? J’avais l’impression d’abuser du système. L’obstétricien m’a pourtant bien précisé que je n’y pouvais rien. Mais je me culpabilisais toute seule. Il y a aussi le poids de la société. Ça te fait pas marrer d’aller avorter, même quand c’est la troisième fois. Tu sais que ça va régler ta situation, mais c’est violent. Tu n’oublies pas.

Plus tard, je dirai à mes filles : le mieux est que ça n’arrive pas, et qu’il faut utiliser une contraception adaptée ; mais que si ça arrive, eh bien ! ça arrive, et que même si c’est par oubli ou inconscience, c’est pas un drame, même si ce n’est pas anodin. Je leur expliquerai que ça fait partie de ma vie, que je me suis construite avec ça. Je ne veux pas qu’elles vivent cette culpabilité.

Remettre en cause ce droit est inimaginable.

Remettre en cause ce droit est inimaginable. Mais on remettait le sujet sur la table, la société se soulèverait-elle ? Je n’en suis pas sûre non plus.



« Je me suis dit : quelle connerie »
Louise*, 40 ans, Paris

J’avais rencontré un petit gars, de passage comme on dit. Il avait des problèmes d’érection, je ne pouvais pas en plus lui imposer un préservatif… Mais comme on dit, « trois gouttes suffisent ». À cette époque, aussi, je ne connaissais pas mon corps, et notamment le cycle d’ovulation. J’avais 31 ans.

Je ne voulais pas d’enfant, pas avec lui.

Quand il est reparti à l’étranger, je ne savais pas encore que j’étais enceinte. Je vivais seule. Avant ça, j’avais déjà pris la pilule du lendemain. Mais là, c’était trop tard, nous étions deux semaines après le rapport. Alors j’ai eu une pilule abortive, deux cachets à prendre en deux fois. Pas une seule seconde je ne me suis posé la question : je le garde, ou non ? Je ne voulais pas d’enfant, en tous les cas pas avec lui !

Je me suis dit : « quelle connerie. » C’était comme de choper une MST, c’était une sacrée tuile. Et tout ça par ma faute… J’ai souvent joué à pile ou face dans ma vie. C’était une période de destruction.

Avorter est au-delà d’un acte médical.

Le médecin ne m’a pas jugée. Il m’a apporté toute l’assistance que son professionnalisme exigeait, mais aussi une attitude bienveillante et prévenante. Avorter est au-delà d’un acte médical, ce n’est pas anodin. Le médecin m’a beaucoup rassurée, une copine aussi, qui avait déjà avorté.

Je ne me suis jamais posé la question de savoir comment c’était avant… avant qu’on y ait droit. Mais je pense que je n’aurais pas avorté clandestinement, au cintre ou au détergent, ou que sais-je. Je reconnais le combat de nos mères, de nos grands-mères.

L’avortement de ma mère, c’était un non-sujet.

Ma mère ne m’a jamais parlé de son avortement, c’est mon père qui a abordé le sujet. Elle avait 35 ans, j’étais petite. Ça m’arrive d’y repenser. Ce n’était pas tabou, mais c’était un non-sujet, un silence. Il y avait un risque pour sa santé, elle avait eu un accouchement difficile. On pense que sa propre mère est morte en couches, avec l’enfant qu’elle portait. C’était dans les années 1950.

Sa mère, elle s’appelait Louise.



« J’ai toujours été persuadée que c’était une fille »
Magda, 63 ans, Saint-Vallier (Saône-et-Loire)

J’avais 35 ans. J’avais déjà une petite fille de 3 ans. Pendant des années, je n’avais pas voulu d’enfants. Je ne m’en sentais pas capable. La grossesse et l’accouchement me paraissaient insurmontables. Aussi à cause de l’expérience de ma mère et ma grand-mère.

Ma grand-mère a accouché en 1930, les médecins ne pensaient pas qu’elle et l’enfant résisteraient. Pareil pour ma mère : on a demandé à mon père qui il devait sauver : elle ou l’enfant ? Au final, elle n’a jamais pu avoir les deux autres enfants qu’elle voulait. Entendre tout ça, ça m’a perturbée. Je devais avoir 13 ou 14 ans quand je l’ai appris.

Pendant neuf ans, j’ai subi des pressions psychologiques pour enfanter.

Enfant, j’ai été ballottée entre mes parents et mes grands-parents, entre Paris et ma région d’origine. Je ne voulais pas infliger ça à un enfant. J’avais prévenu mon conjoint avant qu’on se marie. Pendant neuf ans, j’ai subi des pressions psychologiques pour enfanter, en permanence. Des hommes, surtout. Mon père me déshériterait. Mon mari irait le faire ailleurs…

Et puis un jour, je me suis dit : je suis prête. J’ai arrêté la pilule, pensant avoir tout de même un peu de temps. Et je suis tombée enceinte un mois plus tard ! Je ne voulais pas voir le résultat du test. C’est mon mari qui est allé le chercher ! Et nous avons eu un enfant.

J’étais sous pilule, et j’ai commencé à me sentir mal.

Trois ans plus tard, j’étais sous pilule, et j’ai commencé à me sentir mal. J’ai fait un test, et boum ! c’est comme si une étagère m’était tombée sur la tête. J’étais sous pilule, quand même ! J’avais entendu parler des « accidents » de ce genre… mais quand ça t’arrive à toi, c’est pas pareil.

À cette époque, on changeait de région, un nouveau boulot m’attendait et mon mari ne me rejoindrait pas tout de suite. Je n’étais clairement pas en état psychologique ni physique pour avoir un autre enfant : un nouveau départ, un nouveau boulot, un enfant en bas âge… c’était trop. Ça tombait mal, très mal. J’étais enceinte d’un mois.

Et puis j’avais eu des problèmes pendant ma grossesse précédente : mon bébé avait un rhésus positif et mon rhésus négatif produisait des anticorps contre mon propre enfant. On m’avait prévenue que si ça se reproduisait, il faudrait « changer » le sang de l’enfant ou je ne sais quoi. Ça me faisait vraiment flipper. J’avais peur de l’hospitalisation.

Je n’y connaissais rien : que fallait-il faire ? qui aller voir ?

Il fallait agir vite. J’avais un déménagement en cours… Mais au fond, je n’y connaissais rien : que fallait-il faire ? qui aller voir ? À cette époque on n’en parlait pas. C’était en 1989.

Je suis allée à la clinique où j’avais accouché. La gynéco qui me suivait m’a envoyée chez la psy de l’hôpital. Elle a trouvé que j’étais réfléchie, et pour elle, c’était d’accord. Ensuite c’était très rapide. Le médecin m’a bien expliqué ce qui allait se passer, pendant l’intervention : un pincement, des douleurs dans le bas-ventre, il me disait de respirer… Il n’est pas juste « intervenu » sur moi. Mon mari était là. Enfin, il a demandé à venir dans la salle d’opération, mais on lui a refusé. Pas comme pour l’accouchement…

Est-ce que j’ai eu tort ? N’aurais-je pas pu assumer ?

J’ai été arrêtée trois jours. C’était dur. Je ne sais pas si je me sentais coupable, ou quoi. « Est-ce que j’ai eu tort ? N’aurais-je pas pu assumer ? » J’étais entre oui et non. J’étais toute seule avec ma fille. Heureusement qu’elle était là.

J’avais le soutien d’une voisine aussi, qui habitait en face, et qui est devenue la marraine de ma fille. Dans les années 1960, elle était allée avorter en Angleterre. C’était ça, ou passer par une « faiseuse d’anges »… Elle ne s’entendait pas avec son mari. Ils ont détecté que l’enfant n’était pas normal. Suite à quoi, elle n’a jamais pu avoir d’enfants. Cette histoire m’avait perturbée aussi.

Je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place. Ces femmes avant, ce qu’elles ont dû supporter… Qu’est-ce qui doit leur passer par la tête ? Sans le soutien de personne, sans accompagnement, rien ? Tu restes avec ça, seule. Et celles qui y ont laissé leur vie… Moi, on m’avait dit de ne pas rester seule pendant 48 heures ensuite, en cas d’hémorragie.

Je n’en ai jamais reparlé avec mon mari.

Après, le temps passe mais tu y penses. Tu sais que tu as choisi ce que tu as fait, mais en même temps, ça n’est pas aussi clair. Comment aurait été ce bébé, si je l’avais gardé ? Ou plutôt, cet embryon… J’ai toujours été persuadée que c’était une fille. Je lui donnais vraiment une identité. Je n’en ai jamais reparlé avec mon mari. J’aurais aimé savoir ce qu’il avait ressenti. Mes parents ne l’ont jamais su. Mon père n’aurait pas compris.

Autour de moi, j’ai des copines qui ont subi plusieurs avortements, et pour qui c’est plus facile : elles, elles sont passées à autre chose. Les femmes de ma génération ont toutes plus ou moins subi une IVG. Pareil pour le viol, d’ailleurs…

* Les prénoms ont été modifiés.


S’informer sur l’IVG

Site national d’information sur l’IVG : ivg.gouv.fr
Numéro national d’information sur l’IVG, anonyme et gratuit : 0 800 08 11 11

Planning familialplanning-familial.org

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