« On ne peut pas séparer le social de l’environnemental »

Historienne des sciences de l’environnement (CNRS-Paris VII), Valérie Chansigaud explorer les relations entre les êtres humains et la nature sauvage. ©Julien Millet/CCAS

Peut-on concilier progrès social et protection de la nature ? Rencontre avec Valérie Chansigaud, historienne des sciences et de l’environnement, qui signe un ouvrage stimulant, « les Combats pour la nature ».

On parle souvent de « défense » de la nature. Vous, vous parlez de « combats ». Ce n’est pas un hasard, je suppose.

Contrairement au combat, la défense évoque inévitablement un rapport au passé : l’environnement menacé par une pollution ou un aménagement, par exemple. Cela s’inscrit dans une sorte de « conservatisme ».

Défendre la nature, est-ce un combat de bourgeois ?

Oui et non. Il faut reconnaître que la plupart des mouvements en faveur de l’environnement ont été portés par les classes moyennes et supérieures. Mais il y aussi une tradition de combats en faveur de l’environnement qui impliquent les classes populaires.

Peut-on défendre à la fois la nature et le progrès social ?

La défense de la nature a souvent été le fait de gens qui cherchaient avant tout à protéger leurs intérêts. On a ainsi perdu de vue les enjeux sociaux qui se cachent derrière les questions environnementales. On a fait de la nature un objet, séparé des êtres humains. Sous prétexte que les questions d’environnement concernaient tout le monde, on les a sorties du champ politique. Or, par définition, les questions d’environnement posent des questions sociales. On ne peut pas séparer le social de l’environnemental. Les plus pauvres sont souvent ceux qui vivent dans les environnements les plus dégradés. Et la dégradation de l’environnement contribue à leur pauvreté.

Parmi les grands penseurs ayant tenté de concilier progrès social et respect de la nature, vous citez un géographe méconnu, Élisée Reclus.

Élisée Reclus était un anarchiste. Les anarchistes du XIXe siècle ont toujours pensé que l’être humain n’était pas séparable de la nature. Élisée Reclus a cette phrase absolument magnifique : « L’homme est la nature ayant conscience d’elle-même. » Chez Reclus, il y a cette idée que l’évolution de l’homme tend vers plus de justice sociale. Mais loin d’être naïf, Élisée Reclus est un observateur critique du progrès. Il parle de « régrès », pour désigner un progrès qui serait négatif. Selon lui, les manufactures ont apporté un confort de vie important tout en asservissant les travailleurs. Le progrès technique ne doit donc pas être un but en soi mais doit être lié au progrès social, au bien commun. Reclus décrit parfaitement nos problématiques actuelles avec plus d’un siècle d’avance.

Dans le tableau des combattants pour la nature que vous dressez, vous citez le mouvement punk…

C’est une curiosité historique qui a échappé à la plupart des gens. Ce mouvement a pourtant laissé une trace profonde dans notre société en montrant aux gens qu’ils pouvaient s’approprier leur mode de vie. Le mouvement punk nous dit : « Tu es libre de ton destin, libre d’aménager ta vie en fonction de tes idées. » Choisir son régime alimentaire, notamment : les punks ont été les grands promoteurs du végétarisme, du véganisme et de l’écologie radicale.

Les syndicats, en revanche, sont très peu présents dans votre livre. Pourquoi ?

Il n’y a pas beaucoup d’exemples sur le temps long du rôle des syndicats dans la conservation de l’environnement. Mais il y en a, notamment en Allemagne : on peut citer Les Amis de la nature, mouvement dissous par les nazis quand ils sont arrivés au pouvoir. C’était un mouvement destiné aux ouvriers, qui leur permettait de s’initier à la botanique, de sortir des villes polluées et d’avoir des activités plus saines dans la nature.

Les syndicats ont-ils tendance à défendre des intérêts qui sont déconnectés des questions environnementales ?

Oui, tout à fait. Mais il y a aussi des exemples contraires. À Minamata par exemple [ville japonaise où une usine fut responsable d’une gigantesque pollution au mercure dans les années 1930 à 1960, ndlr], les syndicats ont pris parti, dans un premier temps, pour leurs dirigeants, de peur de perdre leur emploi. Mais dans un second temps, ils ont rejoint des pêcheurs dans leur combat contre la pollution. Dans l’histoire, on a parfois assisté à une convergence des luttes entre des mouvements purement environnementaux et des mouvements syndicaux.

Cette convergence des luttes entre syndicats et ONG environnementalistes peut-elle se renforcer ?

Je crains qu’on ait du mal à sortir des divergences d’intérêts. Si on prend l’exemple du nucléaire, il y a une tension très forte entre les associations écologistes qui veulent sortir du nucléaire et les syndicats qui défendent cette filière en avançant eux aussi des arguments environnementaux. On n’imagine pas les syndicats réclamer la fin du nucléaire.

Au niveau européen, les syndicats défendent depuis plusieurs années l’idée d’une transition écologique qui soit socialement juste.

Les premières victimes des industries polluantes sont les travailleurs de ces industries. On le constate avec les pesticides agricoles : ce ne sont pas les consommateurs qui sont en première ligne, mais les agriculteurs. Le problème, c’est le piège du mot « environnement » parce qu’on peut y voir tout et son contraire. Ce qui explique que des mouvements d’extrême droite comme des anarchistes, des conservateurs comme des progressistes, aient pu se revendiquer défenseurs de l’environnement.

Il y a des cas où ce sont les syndicats eux-mêmes qui alertent sur le non-respect de l’environnement.

Les syndicats permettent d’unifier et de protéger les travailleurs. Ce sont les mieux informés dans l’entreprise, les mieux placés pour savoir comment les pollutions sont générées. Selon moi, ils constituent une force centrale pour faire avancer les questions environnementales. Ils permettent aussi de contrebalancer les logiques égoïstes qui ne se soucient ni de l’environnement ni des êtres humains, à l’intérieur comme à l’extérieur des entreprises. Les questions d’environnement peuvent permettre de renouer avec la tradition du syndicalisme né au XIXe siècle qui cherchait à s’opposer au patron défenseur d’un capitalisme rapace. Il y a donc bon espoir de voir demain les syndicats jouer un rôle beaucoup plus actif dans la protection de l’environnement.


Pour aller plus loin

les Combats pour la nature, couverture du livre« Les Combats pour la nature. De la protection de la nature au progrès social », de Valérie Chansigaud, éd. Buchet-Chastel, 2018, 256 p., 20 euros.

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