C’était Mai 68 (épisode 2) : la grande grève

©Frédéric Guyot/CCAS

Suite de notre chronique : à partir du 20 mai 1968, EDF-GDF entre en grève, avec occupation des sites de production comme des bâtiments administratifs. Mais les salariés et les syndicats de l’énergie se sont toujours refusés aux coupures aveugles, pour préserver la continuité du service public.

Le 13 mai 1968, une immense manifestation forte de plus de 500 000 personnes défile dans Paris. Cette date du 13 mai est le tournant des fameux événements pour deux raisons. La première est qu’elle signe l’entrée du mouvement ouvrier dans la lutte, au côté des étudiants, puisque la journée a été marquée par un appel à la grève générale unitaire des syndicats CFDT, CGC, CGT et FO et de la Fédération de l’éducation nationale. La seconde est qu’elle traduit l’inflexion politique du mouvement. La date n’a en effet pas été choisie au hasard : le 13 mai 1958, en pleine crise algérienne, le général de Gaulle revenait au pouvoir dans des conditions discutables du point de vue démocratique. D’où le slogan « Dix ans, ça suffit » repris par les manifestants.

« Les occupations d’usines : les ouvriers entrent en scène », Les Actualités françaises, 22 mai 1968. Source ina.fr


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Occupation générale

Le succès de la journée du 13 mai déclenche des grèves massives, qui débutent dans la métallurgie (et notamment à la Régie Renault) et s’étendent petit à petit à tous les secteurs, dont EDF-GDF. Le 18 mai, les fédérations syndicales de l’énergie appellent à entrer dans l’action. À partir du 20 mai, la grève est totale dans la grande entreprise nationalisée, avec occupation des sites de production comme des bâtiments administratifs.

Les salariés de la centrale électrique de Cheviré dans la Loire-Atlantique, démantelée à la fin des années 1980, ont témoigné de l’ambiance sans précédent de cette lutte. « Des piquets de grève sont mis en place à l’entrée de la centrale, les grilles fermées, le poste de garde occupé, avec des relèves organisées toutes les deux heures jour et nuit », rapporte le Groupe de recherches historiques de la centrale de Cheviré dans « Une centrale et ses hommes, histoire de Cheviré (1953-1986) ». « Ce n’est déjà plus la grève banale, puisque l’entrée de la centrale est refusée aux cadres qui ne participent pas au mouvement. »

Mais les cadres ne tardent pas à s’y joindre. André Gobbé, de la centrale électrique Charles Laffitte, se souvient d’un « cadre qui voulait absolument entrer dans l’enceinte pour exercer son métier : il n’était pas en grève. Finalement, il était entouré par un tel contexte d’expression, de discussion, que finalement il est parti (sic). Il est revenu le lendemain avec […] tout un panier d’œufs en déclarant qu’il était en grève aussi », peut-on lire dans « Quelque part, ça laisse des traces » de John Barzman.

Maintien de l’approvisionnement

Dans tous les sites occupés, le personnel en grève prend le plus grand soin de l’outil de production et veille à maintenir l’approvisionnement énergétique de la population. À Lille, le Comité permanent d’action (CFDT, CGT, FO) s’organise pour assurer « la Sécurité et la continuité du Service public », selon les termes – et les majuscules – d’un tract du 21 mai 1968. Les agents chargés de ces missions portent un macaron distinctif et les véhicules utilisés ont un calicot spécial. « Les agents en lutte assurant la sécurité se feront pointer présent », précise le tract.

Ce souci du service public se manifeste même lorsque la grève s’installe dans la durée. « Les consignes présentes sont toujours l’occupation des locaux par l’ensemble du personnel. Cette mesure est fondamentale pour permettre présentement d’assurer à la fois la sécurité de l’outil de travail et la fourniture aux usages domestiques et particuliers », précise dans un tract du 25 mai le Comité permanent d’action de Lille.

« On discute et on ne coupe pas ! »

Alors que le pays en grève redoute une pénurie d’essence, l’approvisionnement électrique ne fait jamais défaut. Les organisations syndicales, quelles que soient les tensions entre elles, sont d’accord sur ce point. Pour René Le Guen, président de la CCAS et dirigeant des cadres CGT, l’essentiel était de maintenir la production, « indispensable pour la sécurité, pour les besoins de la population, pour permettre aux travailleurs de poursuivre la lutte, pour ne pas favoriser les actions de diversion » (cité dans « les Syndicats d’EDF, 1946-1996 », de Jean-Philippe Papin).

Maurice Luneau, alors administrateur CFDT d’EDF, tient en des termes différents un discours comparable : « La situation était suffisamment grave pour qu’ajouter à cela des coupures de courant revenait à foutre le pays dans un état tel (sic) que personne ne voulait en prendre la responsabilité. Il y a eu dès le début un accord tacite entre la direction générale et les représentants syndicaux pour dire : on discute et on ne coupe pas ! »

Un accord tacite qui va conduire à l’ouverture, dès le dimanche 26 mai, d’une négociation décisive entre l’État, la direction d’EDF-GDF et les représentants des salariés.


À suivre…

Épisode 3 : EDF-GDF entre en négociation


Pour aller plus loin

« Quelque part, ça laisse des traces. Mémoire et histoire des électriciens et gaziers de la région du Havre », de John Barzman, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2003, 312 p., 15 euros.

« Une centrale et ses hommes, histoire de Cheviré (1953-1986) », éd. ACL, 362 p., 1987.
Écrit par un groupe d’ouvriers de la centrale, ce livre retrace l’histoire du vécu quotidien des travailleurs d’EDF, et tente de donner une vue d’ensemble de la vie dans une centrale.

« Les syndicats d’EDF, 1946-1996 », de Jean-Philippe Papin, préface de Michel Wieworka, éditions de l’Association pour l’histoire de l’électricité en France, 1996.

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