« Fuel poverty » au Royaume-Uni

En 2017, la municipalité d’Islington à Londres a créé l’entreprise sociale Angelic Energy, qui fournit de l’énergie à bas coût. Une initiative pour venir en aide aux populations les plus précaires sacrifiées sur l’autel de la concurrence. ©Sophie Chyrek/CCAS

Malgré des mesures préventives d’efficacité énergétique, les programmes gouvernementaux ne parviennent pas à enrayer la précarité d’une partie des consommateurs. Face à un système qui pénalise les plus pauvres, des initiatives locales voient le jour. Sans s’attaquer à la racine du problème. Reportage en Grande-Bretagne. 

Le printemps est très chaud de l’autre côté de la Manche mais l’hiver a été particulièrement glacial. Parmi d’autres, le « Guardian » du 12 novembre relatait la situation de milliers d’habitants dans l’incapacité de faire réparer leur chauffe-eau ou appareil de chauffage en panne et en attente d’un remplacement dans le cadre du Green Deal gouvernemental.

« Alors qu’en 2013 le programme avait permis le renouvellement de 85 000 chauffe-eau, seuls 7 000 ont été remplacés entre avril et juin 2017 et rien depuis… », fustigeait l’article. En cause : des coupes budgétaires drastiques. Premier pays européen à libéraliser le secteur de l’énergie dès fin 1988, c’est aussi le premier à avoir défini, en 2000, que « toute personne qui doit dépenser plus de 10 % de ses revenus pour maintenir son logement à un niveau de chaleur confortable est en situation de précarité énergétique ». Jusqu’ici le gouvernement a multiplié les programmes de rénovation de l’habitat. Ainsi, le Green Deal et Energy Company Obligation (ECO) imposent depuis 2011 aux entreprises énergétiques de plus de 250 000 clients de préfinancer des travaux d’amélioration d’isolation standard. Ils en sont remboursés au fil du temps via la facture du consommateur.

Mais les coupes budgétaires et les ciblages de population font que les plus précaires censés profiter de ces programmes n’en bénéficient pas toujours. Par ailleurs confrontés à des tarifs en hausse régulière, plus de 4 millions de Britanniques restent en précarité énergétique. Créée il y a plus de trente-cinq ans par un groupe de bénévoles pour venir en aide aux personnes âgées, la National Energy Action (NEA) intervient désormais auprès de toutes les populations notamment en zone rurale. Là où les foyers, moins pris en compte par les politiques de rénovation que ceux des villes, sont encore plus vulnérables aux augmentations de tarifs, avec des salaires moins élevés. Le surcoût lié à l’éloignement du réseau se paie au prix fort (ici pas de péréquation tarifaire…). En 2015, la facture annuelle moyenne d’un foyer rural était de 1 324 livres, soit 467 livres de plus qu’en ville. Accusant le gouvernement de ne pas prendre la mesure du problème, la NEA rapportait en janvier que, depuis quatre ans, « plus de 5 milliards de livres d’argent public ont été dépensées pour traiter des problèmes sanitaires causés par le froid des logements ». Des fonds qui pourraient être attribués à la rénovation énergétique…

Payer (cher) d’abord, consommer (peu) après

Pour mieux adapter leur consommation à leurs revenus, un nombre croissant de Britanniques optent pour le compteur à prépaiement. « 17 % des ménages en disposent pour l’électricité et 16 % pour le gaz, soit 2 clients sur 5 », pointe Rachel Guyet, chargée de projet au CERI-Sciences Po, soulignant aussi l’injustice fondamentale de ce système : « Les ménages équipés de ce type de compteur paient des charges et des prix de l’énergie beaucoup plus élevés que les ménages mensualisés. En 2010, 1,4 million de ménages ont ainsi coupé d’eux-mêmes leur fourniture d’énergie sur une période de douze mois. » Autre effet délétère d’une libéralisation du secteur où, en plus des Big Six (principaux fournisseurs d’énergie), se sont engouffrés une multitude de fournisseurs, « une énorme défiance due aux surfacturations, aux difficultés à se faire rembourser en cas d’estimations erronées », observe Rachel Guyet, coauteure du rapport  « Logement social, gestion de l’énergie et lutte contre la précarité énergétique en France et en Europe ».

Face à cette situation, des entreprises sociales de l’énergie se constituent. En 2015, la mairie de Nottingham a lancé Robin Hood Energy (Robin des Bois), entreprise à but non lucratif qui s’attache à fournir des tarifs les plus bas possibles aux résidents locaux mais aussi à d’autres clients. Une part de l’énergie vendue provient de l’incinérateur communal, l’autre est achetée aux fournisseurs d’énergie au « tarif d’achat », mécanisme conçu pour accélérer les investissements dans les moyens de production d’énergie renouvelable. Sans être économiquement viable, elle a fixé un seuil de rentabilité (120 000 clients) au printemps 2018. À Edimbourg, un groupe de 7 bailleurs sociaux écossais a lancé Our Power. Soutenue par le gouvernement écossais, des autorités locales et des associations, la structure table sur une viabilité économique en 2020, espérant d’ici là avoir convaincu suffisamment de clients de changer de fournisseur d’énergie. Après Bristol, Liverpool, Londres a franchi le pas en octobre 2017, avec Angelic Energy dans le quartier d’Islington. « Nous voulons éviter à des milliers de familles d’avoir à choisir entre vivre au chaud ou se nourrir », a expliqué le conseil municipal travailliste. Il a investi 100 000 livres dans le projet. Les détracteurs de ces initiatives pointent le fait qu’elles reposent pour le moment sur les fonds municipaux…

« Scandale permanent »

Matthew Lay, représentant national secteur Energie du syndicat Unison, à Londres. ©Sophie Chyrek/CCAS

Pour le représentant national du secteur énergie du puissant syndicat Unison, Matthew Lay, le problème central de ce qu’il nomme « un scandale britannique permanent » demeure l’état des logements privés. Dans son étude intitulée « Des maisons bien chauffées dans le futur » (2014), il rapportait que le Royaume-Uni possédait l’habitat le plus ancien de toute l’Europe. « Un foyer a besoin de deux fois plus d’énergie pour se chauffer que beaucoup d’autres pays, y compris la Suède, où les températures sont bien plus basses. Les économies d’énergie permettraient non seulement de réduire les factures des consommateurs mais aussi les émissions de carbone. » D’autant qu’à l’horizon 2020, les importations de gaz – première source de chauffage au Royaume-Uni – représenteront 70 % de la demande, ce qui ne devrait pas faire diminuer les prix. Le syndicat plaide pour un vaste programme national commençant, notamment, par un recensement de toutes les habitations et permettant la création de 130 000 emplois.

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