Audrey Vernon : « Je n’ai pas le droit de monter sur scène pour ne rien dire »

Aline Vernon sur la Grande Scène de Soulac 2016©J.Marando/ccas

Audrey Vernon sur la Grande Scène de Soulac 2016©J.Marando/ccas

Au Festival d’énergies, certains ont pu découvrir quelques extraits de son spectacle, « Comment épouser un milliardaire », dans lequel, en fausse ingénue vénale, la comédienne nous livre une analyse féroce du comportement des 1% qui détiennent la richesse mondiale. Rencontre avec Audrey Vernon, pour qui l’art est indissociable de l’engagement.

Quel a été votre parcours ?
Dès mon plus jeune âge, j’étais fascinée par le théâtre, mais ce rêve me semblait un peu inaccessible vu que j’habitais Marseille et que ma famille n’avait aucune connexion avec le milieu du spectacle. Du coup, j’ai fait des études de lettres mais en parallèle je me suis inscrite au conservatoire de Marseille, puis de Toulon où j’ai commencé à approcher ce métier et à décrocher des rôles au théâtre. En 2000, j’ai décidé d’aller à Paris pour devenir comédienne. Je me suis inscrite au cours Florent et j’ai passé des auditions pour à peu près tout et n’importe quoi, l’important pour moi était de jouer. C’est comme ça qu’en 2002 j’ai été choisie par Canal+ pour présenter un programme court qui s’appelait « La séance au choix », ensuite, toujours sur Canal+, j’ai pu jouer à la speakerine décalée. A l’époque, j’avais carte blanche, je pouvais parler de ce que je voulais.

Tous vos spectacles portent un regard acéré sur le monde et défendent des idées progressistes, cet engagement est-il pour vous indissociable de votre activité d’artiste ?
J’ai toujours été révoltée par les inégalités et, en travaillant à Canal+, j’ai été choquée par la manière dont les journaux d’information traitaient certains sujets et certaines « catégories » de personnes. C’était particulièrement sensible au moment des révoltes urbaines de 2005, avec la mort des deux enfants, Zyed et Bouna, à Clichy-sous-Bois… Sur les plateaux de télé, personne ne disait que ces émeutes étaient provoquées non seulement par cet évènement dramatique, mais surtout par l’injustice du mensonge qui a été répandu pour le « couvrir ». Quand les médias mentent, la justice n’est jamais rétablie… J’ai vécu cette période de manière très violente car je me rendais compte que certains avaient la parole tout le temps et d’autres jamais. Pour cette raison, j’ai estimé que je n’avais pas le droit de monter sur scène pour ne rien dire. Depuis, j’ai toujours fait en sorte que mes interventions, où que ce soit, aient du sens. Par ailleurs, j’avais envie depuis longtemps de creuser le thème de l’argent et en 2008 j’ai commencé à écrire là-dessus.

Etre l’auteur de vos rôles a toujours été une évidence pour vous ?
Pas du tout ! Au départ, je voulais jouer les textes des autres, j’aurais bien joué toute ma vie du Claudel ou d’autres textes classiques. Mais lors de mon passage sur Canal+, j’ai été obligée d’écrire mes propres textes, ce sont d’ailleurs les gens de Canal+ qui m’ont encouragée à poursuivre et à écrire des spectacles. Finalement, j’en suis très heureuse et je crois que c’est vraiment ce que je devais faire. Je n’aurais jamais pu trouver des textes qui me correspondent aussi bien que « Marx et Jenny » ou « Comment épouser un milliardaire ». Cela correspond à la haute vision que j’ai du théâtre, qui à mon sens doit contribuer à changer le monde.

Vos spectacles mélangent tous politique, critique sociale et amour, ces éléments sont liés pour vous ?
C’est quelque chose d’inconscient, je crois. C’est la vie qui m’inspire pour écrire et dans la vie, tout cela se mêle. L’amour permet, par le biais de l’intime, de comprendre certains ressorts politiques ou sociaux.

On vous a vue sur la grande scène à Soulac lors du Festival d’énergies en mai dernier, et auparavant vous aviez joué quelques extraits de votre spectacle « Comment épouser un milliardaire » à la Géode pour les cinquante ans des Activités Sociales de l’énergie. Comment la rencontre avec la CCAS s’est-elle faite ?
Ce sont les ex-« Fralib » [à présent Scop-TI, NDLR], que j’ai soutenus durant leur lutte, qui ont parlé de moi aux élus de la CCAS. Je ne connaissais pas les Activités Sociales de l’énergie, et j’ai découvert un univers solidaire et engagé qui me correspond ! Leurs choix artistiques sont courageux au sens où ils ne vont pas vers la facilité et font œuvre d’éducation populaire. Concernant Soulac, c’est incroyable de réaliser un évènement aussi important essentiellement avec des bénévoles. J’ai été impressionnée par l’organisation minutieuse et aussi par la bonne ambiance.
Contrairement aux patrons, les salariés, notamment ceux du secteur de l’énergie, ne se battent pas pour obtenir un jet privé, un yacht ou un parachute doré… mais pour préserver leurs conditions de travail et le service public ou encore les Activités Sociales qui sont le ferment des valeurs qu’ils défendent et veulent transmettre. Ils sont attachés au collectif, à l’intérêt général et cela se sentait à Soulac.

Quels sont vos projets ?
L’état de notre société me désespère un peu, je cherche un angle « utile » pour écrire un nouveau spectacle. En ayant beaucoup travaillé sur Marx, je me rends compte à quel point les choses vont à l’inverse du progrès social. Beaucoup de situations de travail rappellent celles du XIXe siècle, tant du point de vue sanitaire que de celui du rapport de force avec les tenants du Capital. Je pense qu’à terme, on va réussir à retrouver un peu d’humanité, mais aujourd’hui la violence de ceux qui nous gouvernent ne va pas dans ce sens.

Qu’auriez-vous envie de dire à la génération qui vient, ceux qui ont entre 15 et 25 ans aujourd’hui ?
J’aime beaucoup la réponse qu’a faite Marx au questionnaire de Proust à propos du bonheur. Il disait : « Le secret du bonheur, c’est la lutte. » Je pense qu’il a raison et j’insisterais aussi sur le rôle essentiel de l’éducation et du savoir, car en s’intéressant à l’histoire et à la littérature, on s’aperçoit qu’à d’autres époques transformer la société pour la rendre plus juste a été possible. C’est pourquoi il ne faut pas croire ceux qui prétendent que rien ne peut changer et qu’il faut accepter l’austérité et la régression sociale comme une fatalité. C’est ce message que je voudrais transmettre aux plus jeunes !

Audrey Vernon joue « Comment épouser un milliardaire » jusqu’à la fin juillet, tous les mardis à 20 heures à La Nouvelle Seine, à Paris. 

Toutes les informations sur www.audreyvernon.com

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