« La mobilisation des salariés en Mai 68 a été minorée »

Christian Langeois, membre du comité d’histoire des Activités Sociales. ©Yann Etienne

Passionné d’histoire sociale, Christian Langeois aime se pencher sur le destin des hommes et des femmes engagés qui ont fait l’Histoire du XXe siècle. Sa dernière biographie, « Georges Séguy, syndicaliste du XXe siècle », vient de paraître. Né en 1948, retraité des IEG, l’auteur livre sa perception des événements de Mai 1968.

En 1968, vous avez 20 ans et effectuez votre service militaire à Sedan, dans les Ardennes.

Je suis déjà sensible à la politique. J’ai fait ma première grève en 1967 à EDF contre les ordonnances de la Sécurité sociale ; j’ai participé à des manifestations contre l’agression américaine au Vietnam. Je suis imprégné de la musique contestataire de Bob Dylan et de celle, plus populaire, d’Antoine. Et par deux fois, dont la première en auto-stop, j’ai voyagé en Scandinavie. Mais si je me considère proche de la CGT, je ne suis pas formellement syndiqué.

Comment le jeune appelé que vous êtes perçoit-il les événements de mai ?

Je suis résolument du côté des grévistes et des étudiants. Dans la caserne, j’écoute les reportages sur mon transistor. Alors que les « quartiers libres » sont encadrés, je fais le mur presque chaque soir. Quand je suis consigné, Michèle, jeune institutrice, gréviste et dirigeante de la Jeunesse communiste que j’épouserai en janvier suivant, me passe « l’Humanité » à travers les barreaux.

Le seul épisode réellement dramatique a lieu le 30 mai, lorsque le char dont je suis le pilote est chargé de munitions, prêt à partir, moteurs en marche. Je comprendrai plus tard que cette alerte est liée au départ de De Gaulle en Allemagne près de Massu. La grève des salariés de la Brasserie sedanaise rend la bière rare à la caserne. Cela suffit malheureusement pour que des gradés réussissent à faire huer les grévistes par les travailleurs en uniforme que sont les jeunes Appelés.

De retour dans votre unité EDF-GDF en janvier 1969 à Caen, constatez-vous des avancées sociales notables ?

En fait, je les avais déjà appréciées pour le salaire. Je touchais 20 % de mon salaire durant mon service militaire et j’ai bénéficié de l’augmentation très substantielle de mon petit salaire.

Et le jeune homme que vous étiez a-t-il apprécié les changements sociétaux ?

J’avais déjà tourné la page, je me suis rapidement marié et mes préoccupations ont changé. Cela dit, je me souviens parfaitement de « l’avant 68 ».

Aujourd’hui, avec du recul, que retenez-vous de cette période et des bouleversements qu’elle a entraînés ?

C’est un virage important dans ma vie personnelle et pour ce qui est de la conception de mes engagements, leur consolidation dans des organisations. Et ça dure toujours.

Dans votre livre, Georges Séguy, à la tête de la CGT, apparaît plutôt moderne, ouvert, très soucieux de la jeunesse, pragmatique face aux événements de mai, presque en avance sur son temps…

Je ne vois pas tout à fait les choses ainsi. Il est soucieux de la jeunesse, de sa place dans le syndicalisme qu’il représente. Mais je ne suis pas certain qu’à l’époque il comprenne vraiment ce qui est en jeu, les véritables aspirations de la jeunesse, que quelque chose est en train de vieillir, et que les jeunes ne trouvent pas de cadre à de nouveaux déploiements.

Quelles sont les avancées sociales obtenues par la CGT ?

Le smig est porté de 377 francs à 520 francs ; des droits syndicaux sont reconnus…

Début mai, Georges Séguy, tout nouveau secrétaire général de la CGT, aux côtés d’Eugène Descamps (CFDT), tend la main à l’Unef, le syndicat étudiant, pour lutter ensemble. Pourquoi, selon vous, malgré une convergence des revendications, la jonction entre la classe ouvrière et les étudiants ne se fait-elle pas ?

On ne peut pas vraiment le dire comme ça. La solidarité entre étudiants et salariés, exprimée par les manifestations du 13 mai contre les violences policières, contribue à désenclaver la « question étudiante », qui apparaissait alors comme spécifique au regard des mobilisations ouvrières des mois et des années précédentes. C’est le tournant majeur de ce que l’on appellera les événements de mai-juin 68.

Pourquoi l’ampleur des mouvements ouvriers a-t-elle été minorée au profit des révoltes estudiantines ?

Des révoltes étudiantes, à l’image de ce qui se déroule dans une partie du monde, à l’Est comme à l’Ouest, auraient bien entendu marqué une époque, mais c’est la mise en action de près de 10 millions de grévistes – la plus grande grève de l’histoire française – qui constitue l’extraordinaire événement. Si par des procédés divers, cette mobilisation des salariés a été minorée, il faut y voir la crainte qu’elle a occasionnée dans les milieux où le peuple rassemblé pour faire valoir ses droits fait toujours peur. Et il ne s’agit pas seulement du patronat et du pouvoir de droite.

Pour aller plus loin

« Georges Séguy, syndicaliste du XXe siècle », de Christian Langeois, Les éditions de l’Atelier, 288 p., 20 euros.

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